
Dans les travaux publics, la situation est particulièrement tendue comme le souligne dans son dernier bulletin mensuel de conjoncture la Fédération nationale des travaux publics : les volumes d'activité ont reculé de 7,1 % sur les cinq premiers mois de 2026, tandis que les prises de commandes ont chuté de 21,4 %. Ainsi, chaque équipement disponible et chaque heure de travail gagnée peuvent faire la différence. C'est dans ce contexte que Samsara a publié son dernier rapport sur l'état des Opérations Connectées, consacré au vol et à la perte d'actifs intitulé “Quantification du coût caché des actifs invisibles”. Réalisée auprès de plus de 1.500 dirigeants financiers de secteurs à forte intensité d'actifs, dont la construction, cette étude met en lumière un enjeu souvent relégué au second plan : la visibilité sur les équipements
Une entreprise de BTP peut disposer des meilleurs engins, des meilleures équipes et d'une organisation bien rodée. Il suffit parfois qu'un seul équipement manque à l'appel pour désorganiser une journée de travail. Un outil spécialisé resté sur un autre chantier, un groupe électrogène impossible à localiser, une pièce technique qui n'est plus là où elle devrait être : ces situations paraissent anodines lorsqu'elles sont isolées. Répétées à l'échelle de dizaines, voire de centaines de chantiers, elles finissent par peser lourd sur la productivité.
Car le véritable coût ne réside pas seulement dans la perte d'un équipement. Il se mesure aussi en heures perdues, en interventions retardées et en capacité de production immobilisée.
Quand un équipement disparaît, c’est tout le chantier qui ralentit
Dans le BTP, le matériel est rarement immobile. Il circule entre les agences, les dépôts, les véhicules et les chantiers. Il passe de main en main, change d’équipe, accompagne différentes interventions. Cette mobilité est indispensable au fonctionnement du secteur, mais elle rend aussi le suivi plus complexe.
Pendant longtemps, la question était surtout celle de la protection contre le vol. Aujourd’hui, le sujet est plus large. Une grande partie des pertes provient moins d’un vol spectaculaire que d’une succession de petites disparitions du quotidien : un outil qui ne revient pas, une machine déplacée sans être enregistrée, un équipement stocké au mauvais endroit.
Le rapport de Samsara montre que le phénomène représente un coût opérationnel majeur pour les entreprises qui ne disposent pas de solution de suivi. Les pertes ne concernent d’ailleurs pas uniquement les équipements lourds. Au contraire, 72 % des coûts opérationnels liés aux actifs manquants proviennent du petit matériel : outils, capteurs, générateurs ou pièces spécialisées.
C’est un point essentiel pour le BTP. L’image du vol d’engin de chantier est connue de tous. Mais dans la réalité des opérations quotidiennes, ce sont souvent les équipements moins visibles qui perturbent le plus le travail des équipes. Une pelleteuse volée est immédiatement identifiée comme un incident majeur. Une caisse à outils incomplète, une station de mesure introuvable ou une pompe absente peuvent sembler moins importantes ou moins importantes sur le coup. Pourtant, ces situations se multiplient et finissent par créer des pertes considérables.
La facture cachée des équipements introuvables
Lorsqu’un matériel disparaît, le réflexe est souvent de regarder uniquement son prix d’achat. C’est une erreur de calcul.
Le coût réel comprend aussi le temps passé à le chercher, les équipes immobilisées, les locations réalisées en urgence ou les retards qui se répercutent sur le planning d’un chantier.
Un chef de chantier qui passe une heure à retrouver un équipement n’est pas seulement confronté à un problème logistique. Il perd du temps qu’il ne consacre pas au suivi des travaux. Un compagnon qui attend un outil disponible ailleurs n’est pas productif pendant cette période. Une entreprise qui loue en urgence un matériel déjà acheté mobilise des ressources inutilement.
Ces coûts existent, mais ils sont rarement regroupés. Ils disparaissent dans différents postes budgétaires et restent donc difficiles à mesurer.
Les conséquences sont déjà visibles sur le terrain. En France, comme le montre le rapport Samsara, près de deux dirigeants sur trois déclarent qu’un équipement critique manquant a provoqué un arrêt ou un retard important au cours de l’année écoulée. Ce qui était autrefois perçu comme un incident ponctuel devient un facteur récurrent de perturbation des opérations. Le sujet n’est donc plus limité à la sécurité des chantiers. Il touche directement la continuité des opérations.
Autre enseignement préoccupant du rapport : dans les entreprises sans suivi des actifs, la recherche d’équipements devient une activité régulière. Dans certaines organisations, les collaborateurs peuvent y consacrer plus de dix heures par semaine. Rapporté sur une année, cela représente plusieurs semaines de travail perdues simplement à retrouver du matériel.
Dans un secteur déjà confronté à un manque de main-d’œuvre, consacrer du temps humain à chercher des équipements est un luxe que les entreprises peuvent difficilement se permettre.
Le BTP doit passer d’une logique de remplacement à une logique de maîtrise
Face à ces difficultés, la réponse ne peut pas uniquement consister à acheter davantage de matériel. Le BTP investit déjà massivement dans ses équipements. Le rapport de Samsara montre d'ailleurs que, pour les entreprises dépourvues de solution de suivi, jusqu'à 25 % des budgets consacrés aux nouveaux équipements servent à remplacer des actifs perdus ou volés. Dans un contexte où les investissements sont examinés de plus près et où chaque dépense doit être justifiée, mieux exploiter les ressources déjà disponibles devient souvent le premier levier de productivité. La question est désormais de mieux utiliser ceux qui existent.
Savoir où se trouvent ses actifs permet d’abord d’éviter des achats inutiles. Avant de commander un nouvel équipement, une entreprise peut vérifier si elle en possède déjà un disponible sur un autre chantier ou dans une autre agence.
Retrouver rapidement un équipement n'est finalement qu'une partie du sujet. Lorsqu'une entreprise sait de quel matériel elle dispose et où il se trouve, elle prépare plus facilement ses chantiers, évite les transferts inutiles entre agences ou entre sites et limite les achats effectués dans l'urgence. Mieux connaître son parc permet avant tout de mieux organiser les opérations.
Le BTP n'a d'ailleurs pas attendu cela pour accélérer sa transformation numérique. Les engins sont de plus en plus connectés. Le BIM s'impose progressivement sur les projets. Les drones font désormais partie du quotidien de nombreux chantiers. En revanche, le suivi des équipements qui passent d'un véhicule à un dépôt, d'un chantier à un autre ou d'une équipe à la suivante reste souvent beaucoup plus artisanal.
La différence ne se fera pas uniquement sur la qualité ou le nombre de matériels disponibles. Elle tiendra aussi à la capacité des entreprises à les mobiliser au bon endroit, au bon moment, sans perte de temps ni immobilisation inutile. Dans un secteur où les plannings sont de plus en plus tendus, cette visibilité va bien plus loin qu’un simple inventaire : elle participe directement à la bonne exécution des chantiers.
Le chantier du futur sera connecté. Mais avant d’être plus automatisé ou plus intelligent, il devra d’abord être capable de savoir où se trouvent les ressources qui le font avancer.
Tribune d'Aimée Guitard Laffite, Mid-Market Manager chez Samsara (LinkedIn).