Batinfo : Vous défendez une ville « à hauteur d’enfant ». Concrètement, qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui dans la manière de concevoir la ville ?
Sarah El Haïry : Concevoir une ville à hauteur d’enfant, ce n’est pas ajouter une aire de jeux au bout d’un projet immobilier. C’est changer totalement notre manière de penser l’urbanisme.
Une ville adaptée aux enfants est une ville plus respirable, plus sûre, plus accessible et plus intelligente pour tous. Cela implique de repenser les mobilités, les rez-de-chaussée, les cheminements piétons, la qualité acoustique, la végétalisation, la proximité des services essentiels et la modularité des logements.

Aujourd’hui, nous savons qu’un enfant qui ne peut pas circuler librement dans son quartier est un indicateur d’échec urbain. La ville de demain doit intégrer des critères d’usage familial dès les concours d’architecture et les cahiers des charges des aménageurs. Je crois profondément à l’alliance entre innovation et qualité de vie : capteurs de pollution autour des écoles, smart grids, éclairage intelligent, espaces partagés connectés, outils numériques d’analyse des flux piétons.
La smart city ne doit pas être une vitrine technologique ; elle doit devenir une ville du quotidien, pensée pour la sécurité physique et psychologique des familles. Une ville qui fonctionne pour un enfant de 8 ans fonctionne mieux pour une personne âgée, un parent avec poussette ou une personne en situation de handicap.
C’est donc un projet profondément politique et moderne. Et je crois que la France peut être à la pointe en la matière si elle s’en donne les moyens.
Batinfo : Pourquoi la place des enfants dans l’espace public devient-elle un enjeu politique majeur en 2026 ?
Sarah El Haïry : Parce que la disparition progressive des enfants de l’espace public révèle une crise plus profonde de notre modèle urbain et social. Quand les familles quittent les centres-villes, quand les enfants ne jouent plus dehors, quand les trajets scolaires deviennent anxiogènes, cela dit quelque chose de notre rapport collectif au vivre-ensemble. Et c’est ainsi que se développe à vitesse grand V la culture de la chambre, que nous combattons au Haut-commissariat à l’Enfance. Celle qui consiste à bannir les enfants des espaces publics et les enferment malgré eux dans leur chambre, avec leurs écrans.
En 2026, cet enjeu devient central car il touche simultanément la démographie, la santé publique, l’attractivité territoriale et même la valeur économique des villes.
Une ville qui exclut les familles devient une ville qui vieillit, qui se fragmente socialement et qui perd en vitalité commerciale. Les élus locaux commencent à le comprendre : les familles regardent désormais la qualité des espaces publics, l’accès aux écoles, les mobilités douces, les îlots de fraîcheur ou encore la modularité des logements avant de choisir un territoire. C’est un changement majeur.
Nous devons sortir d’un urbanisme pensé uniquement autour de la voiture ou du rendement foncier immédiat. La ville familiale est aussi une ville performante économiquement. Les quartiers capables d’offrir des logements évolutifs, des services de proximité et des espaces publics apaisés voient leur attractivité patrimoniale augmenter durablement. Derrière la question des enfants, il y a donc aussi une réflexion stratégique sur la ville productive et résiliente du XXIe siècle.
Batinfo : Vous alertez sur une forme de logique du “no kids”. Comment cette tendance se manifeste-t-elle aujourd’hui dans certains espaces ou projets urbains ? Et quels sont les principaux facteurs qui rendent la ville anxiogène ou peu adaptée aux enfants et aux familles ?
Sarah El Haïry : La logique du “no kids” ne s’affiche pas toujours explicitement, mais elle s’installe dans les usages et modifie notre culture commune.
On ne peut pas, dans une République comme la nôtre, commencer à trier les gens à l’entrée d’un restaurant, d’un hôtel ou d’un lieu public en fonction de leur âge ou du fait qu’ils ont des enfants. Ça s’appelle une discrimination. Et une discrimination, c’est puni par la loi. Parce que non, le No Kids ce n’est pas une tendance lifestyle. C’est un choix qui exclut.
Et progressivement, cette logique s’est étendue à la façon de penser le confort des usagers et par là, les espaces.
On la voit dans des espaces publics hyper-normés où tout ce qui relève du jeu spontané devient une nuisance. On la voit aussi dans certains programmes immobiliers où les logements familiaux reculent au profit de surfaces plus rentables et plus standardisées : espaces de coworking, services premium, petites typologies destinées à des publics plus mobiles et solvables à court terme, dans des règlements de copropriété ou encore dans des espaces publics hostiles aux poussettes. Ce n’est jamais flagrant, c’est souvent une question d’ergonomie.
Quand dans un lieu public on ne peut pas faire passer une poussette, il n’y a certes pas une bannière « No Kids », seulement une norme insidieuse mais très explicite : « familles, on ne veut pas de vous ».
La ville devient anxiogène pour les familles lorsqu’elle impose des déplacements complexes, lorsqu’elle manque d’espaces verts accessibles, lorsqu’elle produit du bruit, de la pollution et de l’insécurité routière, ou encore de l’insécurité civique.
Aujourd’hui, beaucoup d’enfants grandissent dans des environnements saturés de flux pourtant pauvres en interactions sociales spontanées. Ce n’est pas neutre. Les études montrent que l’environnement urbain agit directement sur le développement cognitif, l’autonomie et la santé mentale des enfants. Nous devons remettre l’usage au centre de la fabrique urbaine.
Une ville intelligente ne doit pas être seulement dense et connectée ; elle doit être habitable émotionnellement. Je crois beaucoup à un urbanisme du lien, du soin et de la proximité. La France a un rôle à jouer dans l’urbanisme du care.
Batinfo : Comment redonner davantage de liberté, de jeu et d’autonomie aux enfants dans leurs déplacements quotidiens ?
Sarah El Haïry : Il faut d’abord accepter une idée simple : l’autonomie des enfants est un indicateur de qualité urbaine.
Aujourd’hui, trop de parents considèrent que laisser un enfant marcher seul jusqu’à l’école est devenu impossible. C’est d’ailleurs le sens du rapport 2025 de l’Ademe qui pointe que l’âge moyen auquel un enfant va seul à l’école est passé à 11 ans, contre 8-9 auparavant. Le climat d’insécurité en ville en constitue un facteur majeur, faute d’infrastructures sécurisées et d’agents équipés. Les maires ont un grand rôle à jouer pour sécuriser les espaces publics.
Mais cela traduit aussi un problème d’aménagement. Pour recréer cette liberté, il faut agir simultanément sur plusieurs leviers : sécurisation des traversées, réduction des vitesses, continuités piétonnes lisibles, mobilier urbain adapté, végétalisation et présence humaine dans l’espace public.
Je défends également le développement des « rues scolaires » et des quartiers apaisés autour des équipements publics.
Mais il faut aller plus loin. Les outils de la smart city peuvent permettre d’analyser précisément les flux, les points de conflit et les usages réels des espaces publics afin de concevoir des parcours plus sûrs et plus intuitifs. Il faut aussi repenser le logement lui-même : des halls traversants, des rez-de-chaussée actifs, des espaces communs partagés permettent aux enfants de retrouver des sociabilités de proximité. L’autonomie ne se décrète pas ; elle se construit par la confiance spatiale. Une ville où les enfants peuvent jouer, circuler et se rencontrer est une ville plus humaine, plus écologique et plus résiliente pour le futur.
Enfin, il faut aussi prendre en compte les contraintes économiques et climatiques des espaces.
Lorsqu’un enfant n’a qu’une aire de jeu en bas de chez lui, en plein soleil sur du bitume, l’été il l’abandonnera sûrement au profit d’un arbre. L’environnement climatique doit être repensé pour permettre des infrastructures adaptées aux changements en cours et à venir. La canicule que nous venons de traverser en ce mois de mai est un exemple flagrant.
C’est toute l’articulation des contraintes qui doit être repensée pour favoriser un usage adapté et durable.
Batinfo : L’urbanisme peut-il devenir un véritable outil de santé publique pour les enfants, avec la piétonnisation et les espaces sans voiture autour des écoles et des équipements publics par exemple ?
Sarah El Haïry : Absolument. Aujourd’hui, l’urbanisme est une politique de santé publique à part entière.
La qualité de l’air, l’exposition au bruit, l’accès à l’activité physique, la chaleur urbaine ou encore la qualité des espaces verts ont des effets directs sur la santé des enfants. Piétonniser les abords des écoles n’est pas un sujet de confort ; c’est une mesure sanitaire.
Nous savons désormais que les pics de pollution aux heures d’entrée et de sortie des classes ont un impact concret sur les capacités respiratoires et cognitives des enfants. Et ça ne va pas aller en s’arrangeant.
La ville de demain doit donc intégrer des logiques de prévention et d’adaptation. Cela suppose des rues scolaires, des matériaux plus performants, des îlots de fraîcheur, des bâtiments mieux ventilés et des espaces publics favorisant le mouvement. Les technologies urbaines peuvent également jouer un rôle majeur : capteurs environnementaux, données de fréquentation, gestion intelligente des mobilités, optimisation énergétique des équipements publics.
Nous devons entrer dans une logique d’urbanisme prédictif et protecteur. Et cette transformation est aussi créatrice de valeur économique : un quartier plus sain, plus vert et mieux pensé attire durablement les familles, les commerces et les investissements. La santé environnementale devient un critère majeur de compétitivité territoriale.
Batinfo : Les promoteurs, bailleurs et aménageurs prennent-ils suffisamment en compte les besoins des enfants et des familles dans leurs projets ?
Sarah El Haïry : Les choses évoluent, mais nous sommes encore loin du compte.
Pendant des années, la fabrique de la ville a été influencée par une logique de densification rapide et de rentabilité immédiate. Résultat : des logements trop petits, peu évolutifs, des espaces communs sous-dimensionnés et des quartiers parfois pensés sans véritable vie familiale.
Pourtant, les attentes changent profondément. Les familles recherchent désormais des logements transformables, des espaces extérieurs, des services de proximité, des locaux vélos fonctionnels, des écoles accessibles à pied. Les acteurs du bâtiment ont tout intérêt à intégrer cette évolution sociologique.
Un logement adaptable aux différents cycles de vie d’une famille est un logement qui conserve mieux sa valeur patrimoniale. C’est un enjeu économique majeur. Je crois beaucoup au développement des logements aménageables, capables d’évoluer selon les besoins : télétravail, arrivée d’un enfant, vieillissement. C’est là que l’innovation architecturale et technologique devient essentielle. Les promoteurs qui intégreront cette logique d’usage auront un avantage stratégique considérable. La ville familiale est aussi une ville de l’investissement durable.
Batinfo : Comment éviter que les familles avec enfants soient progressivement repoussées hors des centres-villes faute de logements adaptés ?
Sarah El Haïry : C’est probablement l’un des grands défis urbains des prochaines années.
Lorsque les familles quittent les centres-villes, nous produisons mécaniquement de l’étalement urbain, davantage de déplacements contraints et une fracture territoriale croissante. Outre les conséquences sur la santé mentale et physique, cela a un impact majeur en matière économique et écologique.
Pour éviter cela, il faut agir sur l’offre de logements familiaux mais aussi sur leur qualité d’usage.
Trop souvent, les programmes ne proposent pas suffisamment de surfaces adaptées ou de configurations évolutives. Nous devons encourager des logements plus flexibles, plus traversants, mieux isolés phoniquement et pensés pour la vie quotidienne des familles. Cela suppose aussi de revoir certains modèles économiques de production immobilière. La qualité familiale doit devenir un critère de valeur et non une contrainte.
Les collectivités peuvent conditionner certaines opérations à des quotas de logements familiaux réellement fonctionnels. Je pense également qu’il faut développer des quartiers mixtes où l’école, les commerces, les équipements sportifs et les espaces verts sont accessibles à pied. La proximité est aujourd’hui un facteur essentiel d’attractivité immobilière.
Batinfo : Quels leviers les maires et collectivités ont-ils concrètement pour construire des villes plus accueillantes pour les enfants ?
Sarah El Haïry : Les maires disposent de leviers extrêmement puissants.
Le premier, c’est évidemment l’urbanisme réglementaire : PLU, permis d’aménager, cahiers des charges des ZAC, programmation des équipements publics. Les collectivités peuvent imposer des critères précis sur la place des familles, la qualité des cheminements piétons, les espaces verts ou les typologies de logements.
Elles peuvent également utiliser la commande publique pour accélérer l’innovation : matériaux biosourcés, cours d’école résilientes, mobilier urbain intelligent, gestion énergétique optimisée.
Je crois aussi beaucoup aux démarches de concertation avec les enfants eux-mêmes. Les enfants sont d’excellents révélateurs des dysfonctionnements urbains. A Brest par exemple, les enfants ont été concertés pour réaliser le PLU. C’est une méthode efficace pour garantir l’utilisation de leur expertise d’usage.
Enfin, les maires peuvent agir rapidement sur les usages : rues scolaires, limitation de vitesse, végétalisation, ouverture des équipements publics, sécurisation des trajets. La ville à hauteur d’enfant n’est pas plus coûteuse ; elle est souvent plus intelligente dans l’allocation des espaces. Et avec la participation des enfants et publics vulnérables, elle évite de faire puis défaire, de construire et qu’au bout du compte les élus se disent « mince, ça, on n'y avait pas pensé ».
Et surtout, elle crée de la valeur territoriale. Les villes qui investiront dans la qualité de vie familiale seront les villes les plus attractives économiquement dans les prochaines décennies.
Batinfo : Faut-il créer des indicateurs ou labels de « ville amie des enfants » ?
Sarah El Haïry : Oui, mais à condition que ces labels soient exigeants, mesurables et opérationnels.
Nous avons besoin d’indicateurs concrets pour objectiver la qualité urbaine du point de vue des enfants. Aujourd’hui, nous mesurons beaucoup la performance énergétique ou la densité, mais très peu l’autonomie des enfants, la qualité des parcours scolaires, l’accès au jeu ou le confort d’usage familial.
Demain, une ville devrait pouvoir être évaluée sur des critères précis : part des trajets scolaires sécurisés, accès aux espaces verts, qualité de l’air autour des écoles, proportion de logements familiaux évolutifs, présence d’espaces partagés ou encore niveau de végétalisation. Ce type d’indicateurs peut devenir un levier extrêmement puissant pour orienter les investissements publics et privés.
Les promoteurs eux-mêmes commencent à comprendre que la qualité d’usage devient un argument de valorisation immobilière. Un label crédible permet aussi d’accélérer l’innovation urbaine. Mais attention : il ne faut pas produire un label de communication. Il faut un véritable outil de transformation de la fabrique urbaine.
C’est le sens du label « ville amie des enfants » proposé par UNICEF. Pour chaque ville qui y participe, UNICEF accompagne les élus et fournit des boîtes à outils opérationnelles permettant justement de mettre en œuvre les principes théoriques d’une ville accessible à tous. Ce type de label fonctionne parce qu’il repose justement sur des indicateurs.
Batinfo : Selon vous, quelles sont les mesures nationales les plus urgentes à prendre pour rendre les villes plus accueillantes pour les enfants ?
Sarah El Haïry : La première urgence est d’intégrer systématiquement l’impact sur les enfants dans toutes les politiques, notamment d’aménagement et de logement.
Aujourd’hui, cet angle reste encore trop périphérique.
Il faut ensuite accélérer massivement le développement des rues scolaires et des zones apaisées autour des équipements accueillant des enfants. Je pense également qu’il est indispensable de soutenir fiscalement la production de logements familiaux évolutifs et adaptables.
Nous devons encourager une nouvelle génération d’habitat capable d’accompagner les transformations des modes de vie. Il faut aussi investir dans les infrastructures de proximité : écoles, sport, culture, nature en ville. Enfin, je crois que l’État doit soutenir beaucoup plus fortement l’innovation urbaine au service des familles : données environnementales en temps réel, outils de simulation des usages, bâtiments intelligents, solutions de mobilité douce sécurisée.
La ville à hauteur d’enfant ne relève pas de la nostalgie ; c’est un projet de modernité, et un enjeu de survie de la nation.
Interview de Sarah El Haïry, Haute-commissaire à l’Enfance (LinkedIn).